Ion Budai Deleanu – La Tsiganiade

Chant 1

………………………………………

66

La première entre toutes se mit en route
La troupe de Goléman , si connue
Tous cribliers, brave gars sans doute.
Malheur à qui irrite cette cohue !
Trois cents étaient, si je m’y fie,
Sans les enfants, les femmes et filles.

67

Leurs armes les plus terribles
Etaient des fourches et mâts de tente,
La pointe ferrée pour bien percer la cible
Ils en clouaient au sol en moins de trente
Tout ennemi de loin, ou près;
Autant de crânes cassés après.

68

Leur drapeau ! une peau de jument à la queue blanche
Accrochée à une branche
Au bout de laquelle un cercle de tamis
Décoré de rouge était mis.
Une marche ils jouaient à la cornemuse,
Battant la mesure sur des passeoires sans trous.

……………………………………….

70

Après ceux-ci marchaient de l’avant,
Armés et en rangs bien serrés,
Les argentiers grands artisans

De joyaux et parures. Deux cents au près.
Qui les mène et les conseille ?
Parpangel, jeune plein d’orgueil.

……………………………………….

77

Grand et mince de nature,
Bon ménestrel, jouant du violon;
Faisant toute chose avec mesure
Artiste à faire des joyaux.
Beau prince charmant
Des argentiers en chevauchant.

78

Et le suivaient en rangs bien faits
De six chacun, sa troupe unique
Choisie, triée sur le volet,
Derrière laquelle suivait la clique
Aussi nue qu’ Adam au soleil
La peau brillante et si noire qu’une corneille.

79

Les mieux lotis avaient des masses d’armes
En cuivre et de longs couteaux,
Grands hommes, tous, de belle carrure,
Cheveux au vent et barbes hirsutes;
Aux vêtements longs, courts et rayés
Mais soit sans manches,soit déchirés.

80

Comme drapeau un corbeau ils portaient,
Tout en argent, et les plumes déployées,
De telle manière comme si il s’envolait
Claquant des ailes dorées qui flamboyaient.
Leur musique jouait des guimbardes,
Faisant tinter des grelots de mouton.

81

La troisième troupe était formée
De chaudronniers grands et bien faits

Barbe enfumée, bonnet fourré.
A voir leur force on s’étonnait.
Ils battaient le cuivre et l’étain
Trois jours de suite sans manger rien.

82

Leur arme était un gros marteau
ferré et tous ils allaient chevauchant
Mais où vas-tu, eh, Balaban,
Toi, leur meneur, toi le fort ?
Si les Tziganes t’obéissaient
Bien plus heureux ils seraient !…

83

Sa bannière ils suivent pourtant,
Qui est un plateau de cuivre
Brillant de tous côtés, scintillant,
Comme le soleil au doux printemps.
Une marche ils jouent de leur clairon
Battant la cadence sur un chaudron.

84

Quatrièmes on voit venir
Les forgerons et leurs marteaux,
Gros brûleurs de charbons et scories
Armés de faux
Aux longs bâtons
A la manière des lances devant pointées.

85

Meneur était Dràghici le sage
Qui longuement avait vécu
Sans un poil perdre de son plumage
Ni de ses dents dont nulle n’a chu.
Il tenait sa septième épouse
Et se sentait en forme comme douze.

86

Trois cent en armes étaient rangés
Marchant d’une fière allure,
Joyeux allant vers le danger,
Portant sur soi à vendre, à l’aventure,
Faucilles, couteaux, ciseaux et mailles.
Seuls les déniers manquaient à l’attirail.

87

Leur musique les précédait
Faite de cloches et de cymbales,
Leur drapeau – une poêle à crèpes
Au pourtour orné d’écailles
Menues en acier dur comme roche
Accrochée à une longue broche.

10-e CHANT

……………………………………….

14

Tol disait qu’il serait inutile
D’instituer quelqu’ordre au pays,
Car d’après son bon sens facile
Toute loi n’est que contrainte
Et personne de son bon gré
A la loi ne voudrait obéir..

15

La loi est bonne pour les grands,
Disait untel, pour ceux qui règnent,
Les voïvodes, ministres,
trésoriers, préfets, commis,
Qui de par cette loi dominent les petits,
Récoltent et distribuent les revenus.

16

D’autres criaient : mais au contraire,
Il faut une loi, mais pas de celles
Qui ne valent pas un traître
sou, mais une telle
Qui n’ait pas sa pareille au monde;
Autrement, c’est folie.

17

Que nous soyons tous pareils
Paysans, seigneurs sans distinction;
Là est la loi la meilleure !
Nous avons tous un même corps,
Même nature, donc même honneur
nous aurons au pays tsigane.

18

Certains voulaient un prince,
une assemblée de la noblesse;
Car telle était alors la mode
Et l’orgueilleuse nation tsigane
Ne devait guère s’en écarter,
Mais au contraire s’y tenir …

19

Certains voulaient que nul ne fut plus pauvre
Dans le nouveau pays tsigane;
D’autres que d’impôts ou redevance
Il ne soit plus jamais question.
Ceux-ci qu’il n’y ait plus d’emplois;
Ceux-là que d’autres viennent travailler les champs.

20

Disons qu’il n’y eut pas d’idée
Issue de quelqu’esprit troublé
Qui ne fut pas examinée
Par l’honorable assemblée.
Mais à quoi bon… car ce qui aujourd’hui plaisait
Demain les mêmes honnissaient !

……………………………………….

27

Alors les anciens décidèrent
De faire un autre règlement
De bon conseil et il tranchèrent
De ne plus convier à l’assemblée
La foule entière sans discernement,
Mais de chaque tribu un délégué.

……………………………………….

30

Ainsi vit-on se rassembler
Les cerveaux les plus éclairés
Constituant une cité
Comme à Paris les Montagnards.
Leurs hauts calculs, savantes idées
Toutes les nations vinrent admirer.

……………………………………….

31

De savantes personnes expliquèrent
En discours élégants, érudits
Avec arguments à l’appui
Que la monarchie serait bien
Entre toutes les formes la meilleure
Pour une société des humains.

……………………………………….

47

Que celui qui au peuple laisse
gouvernement et pouvoir
Celui-là l’union délaisse
Détruit le pays sans vouloir,
Donne l’épée à l’enragé
Et le couteau à l’enfant à peine né..

……………………………………….

78-79

Ainsi parlait Baroleu le savant.
Slobozan cependant d’autre part
Avec preuves et paroles pleines d’allant
Voulut prouver que nul pays n’est plus heureux
Qu’une république bien établie;
Et voici comment il s’y prit:

……………………………………….

80

S’il était possible d’avoir
Un homme entre tous le plus sage,
Sans ruse ni hypocrisie,
Le meilleur coeur et le plus juste,
Et que cet homme ici vivant,
Soit de plus un immortel,

……………………………………….

81

A cet homme de grand coeur
Aux qualités supérieures
Si par hasard il devenait
Monarque absolu d’une cité
A lui et à lui seul
Me soumettre j’accepterais.

83-84

Seulement de gens sans reproche
par ici il n’y en a guère
Ils sont plus rares que sous en poche !
Et puis comment les reconnaître ?
A leur vêtement, comme les élégants ?
Et il y a aussi un autre empêchement,

85-86

Dire qu’il ne sont pas immortels
(car nul être ne le peut).
Alors à supposer que l’on élise untel,
Le plus honorable entre tous,
Que seul il décide en tout affaire;
Mais ses enfants, ses petits-fils ?
Seront-ils bien comme leur père
Si bons, si justes et si sages ?

……………………………………….

108

Une république bien assise,
Sur des fondements solides,
Selon un jugement bien clair
Avec philosophique discernement;
Seul un tel gouvernement
Serait bon pour le pays des Gitans.

……………………………………….

110

En République l’homme s’améliore

A sa valeur la plus parfaite,
Qu’il soit d’extraction basse ou haute
Qu’il ait fortune grande ou mince,
Ses droits sont les mêmes que ceux du prince
Ou du plus fortuné.

……………………………………….

112

Si bonne soit le monarchie,
Elle devient vite despotique
Et les tyrans elle élogie;
qui le peuple oppriment sadiques,
Elle pousse se prosterner en vain
depuis toujours les humains.

113

En république les citoyens
Sont fils et frères d’une bonne mère;
Ils sont les héritiers communs de la patrie et de ses biens,
La loi égaux les rend et pairs
Et si l’un d’eux se distingue,
s’il est meilleur.

114

C’est celui-là donc qui gouverne
Elu par une commune décision.
Mais il n’ordonne pas à tors et a travers
Selon ses bon vouloir et opinion
Car chaque fonctionnaire public
La loi exécute seulement et applique.

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