George Cosbuc – Les ennemies

Laisse, mère, mes yeux, laisse-les pleurer!
Enfant de la main gauche tu m’as bercée
Pour que je sois si empotée.
Mais je n’ai pas, pardi, juré
D’aller en terre sans avoir pleuré!

Oh, pas que Leana me fasse peur,
C’est par dépit maman, que je pleure.
Ses mots je ne m’en soucie guère,
Mais j’en ai honte et mal, ma foi:
Elle dresse le village contre moi.

Chez les voisins elle me montre du doigt
Que je n’ai pas de fichu de soie
Ni tablier à fleurs ni dentelle, et puis quoi?
Je ne lui ai rien demandé, que j’aie ou non,
Et nul autre de notre maison.

Sur la route avec ses commères,
Leana se gausse: « J’enrage, ma chère,
Pensez, qu’elle se mesure à moi et fait la fière!
Imaginez, hier au moulin, son harangue:
Que je sois stupide et mauvaise langue!

Et savez vous ce qu’elle a en tête?
D’être la bru de Dame Luxette?
Quelle effrontée! Vous la voyez aux fêtes?
Quelle jupe! Ce n’est même pas croyable!
Signez-vous, vous en rêverez!

Je n’en voudrais, même obligée
Ce qu’elle se met, c’est à jeter.
Les mêmes vêtements pour travailler
Et le dimanche au bal, les mêmes,
Et depuis quand, dites, quand même!

Luxette est dame de qualité
Elle voudrait une bru fortunée,
Pour vivre riche, dans l’opulence.
Elle ne ramassera pas de sitôt
Sa belle-fille dans le ruisseau.

Qu’elle prenne pour bru une bougresse!
Mais c’est une gueuse, une pauvresse,
Que ne demande-t-elle l’aumône, après la messe?
Leur maison-même, n’est pas a eux
Et ils n’ont ni cendres ni feu!

Entends-tu, mère, ce qu’elle me dit?
Elle n’a de cesse ni répit
De me traiter de noms maudits!
Si je devais lui répliquer
On irait devant les jurés.

Elle coupe ma route en espérant
De moi quelque mot provoquant
Et si je me tais, elle enrage
se ronge les sangs!
Si tu entendais, mère, ce qu’elles disent,
Elle et sa mère parlent pour dix!

Sa mère tiendrait tête à une foule
Et de venin Leana se saoûle.
Elle me marcherait sur la tête, si elle pouvait
Mais je n’mourrais pas pour leur plaire,
Et leur pitié je n’en ai que faire.

Je ne suis pas mourante de faim
Et je tisse seule ma toile de lin,
Je m’habille comme le font les miens
Je n’ai pas d’ soie, j’ai ce que je peux,
Ni trop fameux, ni trop miteux.

Me mesurer a elle? Dieu grand!
Comment pourrais-je? Elle a de riches parents,
Quelle robe comme elle ai-je eu, ma foi,
depuis longtemps?
Au bal je suis toujours là-bas,
Avec les filles de mon état!

Et l’ai-je, moi, jamais taquinée?
Ai-je dit du mal d’elle et m’en suis-je moquée?
Vais-je me montrer bien mise pour la dépiter?
Je sais son hic, moi, c’est bien ça,
C’est lui, Lisandru, tout est là!

Mais quoi? Je le tiens ligoté?
Je le retiens? Voyez!
Il vient tout seul, de son plein gré
pour me chercher
Je ne vais pas la porte lui fermer au nez,
Et s’il s’attarde, comment le chasser?

Suis-je après tout à condamner
Si Leana cherche comme enragée
A l’attirer chez eux
à la veillée?
Si lui n’y pense , ni ne veut,
Elle jure et blasphème comme un gueux!

Elle peut lui faire des charmes par milliers
La vilaine crève de dépit.
Que je suis plus belle qu’elle
……
Elle peut bien être une princesse
Ce qui est a moi, a elle ne l’est,

Beau le bétail, bonnes les richesses,
Mais un garçon si on le laisse
Choisir à son coeur
sa promise
La fortunée garde ses boeufs
Elle vieillira seule avec eux!

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