Theodor Neculuţă – Complainte de la foet

Pauvre et chère forêt,
Que je soupire de regrets,
Que je soupire et souffre
Et me meurs tout bonnement :
En voyant tes feuilles tomber
Et tes chanteurs s’en aller ;
J’entends la plainte du vent,
Du vent vagabond errant
À travers d’épais taillis…
Puisses-tu automne disparaître,
Que la forêt ne te connaisse
Ne connaisse plus ton nom ;
Ton nom, ni tes brumes, non !
Car sans cesse tu la meurtris,
Et ses eaux tu assombris,
De ses chants tu la dépouilles…
Tu la frappes de vents et pluies
De son feuillages la dévêtis,
La cingles de pluies et vents.
Et ses feuilles vont tombant,
La laisses pleurer bien seule
Comme je pleure ma malchance !…

Theodor Neculuţă

Poète ouvrier, Theodor Neculutà s’inscrit dans une catégorie d’écrivains plutôt rare avant le 20-e siècle et dans laquelle on peut aussi placer Panait Istrati, par exemple, et toute une série d’auteurs de l’époque socialiste: des écrivains que rien ne destinait à une profession intellectuelle. Fortement influencé par Eminescu, Neculutà a vécu entre 1859 et 1904. Il est l’auteur d’une poésie militante, plaignant le sort des miséreux et appelant à la révolte. Son principal volume a pour titre « Vers les rives de la justice ».

Dimitrie Anghel – Le bal des arbres

Avec des ondoiements à peine perçus et cadencés, doucement,
Sur la pelouse du jardin abricotiers, pruniers, mirabelliers
Vêtus de blanches voiles, devant la lune, se dandinent sur leurs pieds
Comme s’ils se préparaient à entamer d’un pas léger un menuet galant.

Leurs branches se cherchent, s’inclinent et reviennent en cadence,
Mille coquetteries et blanches grâces, puis gestes roses et doux arômes.
Cette danse rythmique répand dans l’air une farandole de fantômes
Qui attendent depuis toute une année cette minute unique de chance.

Ce qui était écume dans les branchages, par terre velours devient,
Ainsi les ombres tombant sur le gazon en lourdes capes semblent-elles
Abandonnées nonchalamment par les danseurs demeurés en dentelles
Dans ce parc légendaire que, cette nuit, est devenu mon jardin.

Soufflant par la bouche des creux, le vent a éveillé un chant,
De larges manches tout en dentelles se tendent pour saluer d’un geste
Le faible et doux prélude interprété par l’invisible orchestre;
Faisant la révérence, les arbres s’inclinent galamment.

Des guirlandes de fleurs s’enchaînent et ouvrent un arc sous chaque ramage
Voûtant des perspectives bleues et mirifiques, pour de nouveaux ballets de flocons blancs
Qui portent descendant des cieux sur terre des chandelles scintillantes,
Afin de rendre encore plus blanche cette nuit de chant et de mariage.

Ainsi en ce moment tout m’apparaît; pourtant demain ces chevaliers
Dépossédés des beaux atours que leur prêtait le clair de lune
Redeviendront ce qu’ils étaient : mirabelliers, abricotiers et arbres à prunes
Arbres banals qui ornent mon jardin depuis déjà bien des étés…

Dimitrie Anghel – Chrysanthèmes

Les fleurs se fanent dans les vases, les dernières fleurs que
l’automne dore
Près des miroirs ternis, une jeune fille frêle, maladive et pâle
Change les bouquets dans le salon, pieusement comme une vestale.
Les fleurs se meurent tristes l’automne, chez celle qui mariée n’est
guère encore .
……………………………………..
Le frais bonheur qu’annonçaient les crocus cueillis à la rosée
S’en est allé comme tout passe jusqu’au moment suprême
Les vases sont pleins maintenant de tristes chrysanthèmes
Et tremble le miroir parmi les larmes, comme la surface de l’eau,quand la pluie tombe.

Dimitrie Anghel

Poète et prosateur, Dimitrie Anghel a vécu entre 1872 et 1914. Premiers poèmes publiés en 1890. Etudes à Paris . Il publia en 1903, en Roumanie, un volume de traductions de Verlaine, puis en 1905 son propre volume de vers « Au jardin ». Il publia aussi avec St.O. Iosif le « Kaléidoscope de A.Mirea » qui comprend des chroniques rimées.. Les fleurs tiennent une grande place dans l’œuvre de Dimitrie Anghel.

Mihai Eminescu – Sur les centaines de mats

Sur les centaines de beaux mâts
Qui s’en vont quittant le port
Combien briseront là-bas
Les vents et les flots ?

Sur tant d’oiseaux migrateurs
Qui la terre vont parcourant
Combien noiera la fureur
Des flots et des vents?

Que tu courres après ta chance
Ou de lointains idéaux
Partout marquent la cadence
Les flots et les vents .

Incompris demeure l’élan
Qui t’anime dans ton chant
Passent sans cesse le murmurant
Les flots et les vents .

Mihai Eminescu – OH, VÉRITE SUBLIME

fragment

………………….
L’histoire humaine avec ses rois de poésie,
Ses rois de guerre, est comme un beau poème:
Pourtant je prie la divine de rester loin à l’extrême
De mon corps si indigne; je n’en ai pas envie .

Savants penseurs du monde ! vous empestez l’éther
Des systèmes subtiles, enfoncez-les dans un tiroir ,
Un coffre est ce monde, rempli d’un vieux fatras – le ciel
Est un grenier plein d’étoiles et histoires.

Prêtres le crucifix portant, trésoriers des mystères,
Vous êtes le sel du monde, vous en seriez le cœur et l’âme,
Dommage que vos journées en ripaille passent entières
Et les soirs en mensonges, la nuit avec des femmes .

Pensivement vous martelez, orchestres; toi, sculpteur,
Tu tâtes de la main un corps tout frissonnant
Et vous, acteurs de drame, grimacez sous la lune,
Vous peintres, vous aurez l’éternité et une couronne.

Toi, temps, tu ne peux la couronne briser de tes doigts,
Car si bien ils ont peint ces sacs de vers.
Oh, vous, que Dieu installa sur les trônes de rois
Pour avoir des danseuses et maîtresses.

Oh, diplomates au parler si poli et si sec,
Le monde vous menez par le bout de son nez.

Que j’aime cet axiome tacite, créatures immondes
Les peuples n’existeraient que pour être floués.

Mihai Eminescu – Nous avons eu le meme maitre

Nous avons eu le même maître
Nous sommes élèves d’un même enseignement,
Pensée unique, à chacun de la reconnaître.
Ce qu’aujourd’hui tu sais, hier je le savais pertinemment.
Les même choses nous font pleurer et rire de même …
Non idem est si duo dicunt idem.

Tu dis que le patrie est en chute libre,
Que la risée de tous et la honte nous voici;
Si mon avis on demandait à quelque titre,
La même réponse sans doute obtiendrait-on ici,
Pour que de honte se ferment nos yeux blêmes:
Non idem est si duo dicunt idem.

Car des tréfonds de tes pensées
La haine pointe et des miennes l’amour,
Tu voudrais tout laisser tomber sans plus penser,
Moi, au plus faible je veux porter secours
Pensant de même, nous nous défions de même:
Non idem est si duo dicunt idem.

Même si j’en ris, le mal m’est une douleur,
Il me coûte la paix de ma vie toute entière
Tandis que toi, tu oublies , sous les feux de splendeur
Que déversent sur toi, les rois de cette terre…
Et tu voudrais de nos mains que nous nous entretuions même
Non idem est si duo dicunt idem .

Est dure à dire la différence
Qui nous sépare, et nous empêche de marcher ensemble
On la verrait surgir sans doute
Si nos coeurs nous posions sur la main
Pour découvrir leur contenu suprême;
Non idem est si duo dicunt idem.

Mihai Eminescu – L’astre du soir

fragment

L’Astre partit. Ses ailes
Au ciel resplendissaient
Des voies de milliers d’années
En quelques instants passaient.

Un ciel d’étoiles en dessous,
Au dessus un ciel d’étoiles –
Il ressemblait à un éclair
Errant parmi les astres.

Et des vallées de ce chaos,
Aux alentours de soi,
Il voyait comme au premier jour,
Jaillissant des lumières;

Et jaillissant elles l’entouraient
Comme des flots, à la nage…
Il vole, pensée mue de désir,
Jusqu’à ce que tout s’efface;

Car où il va, il n’est frontière
Ni regard pouvant connaître,
Et le temps en vain s’efforce
Du vide enfin à naître.

Du Chaos, je suis né mon Dieu,
J’aimerai retourner au chaos…
Si du repos je suis sorti,
Je rêve de repos.

Il n’y a rien, pourtant il y a
Une soif qui l’absorbe,
Une profondeur pareille il y a
A l’aveugle oubli.

Et pas à pas derrière elle,
Il se glisse dans la chambre,
Tissant de ses froides étincelles
Une résille de flammes « 
……………..
Et du miroir comme une lumière
Sur son corps il s’étale (déverse)
Sur ses grands yeux, sous les paupières,
Sur son visage tourné.

Elle regardait et souriait,
Il tremblait dans la glace,
Car dans son rêve il la suivait
Pour que son coeur s’attache.

Il écoutait le coeur tremblant,
Plus fort, il s’enflammait
Comme un éclair, il se jetait,
Dans la mer replongeant;

Et l’eau là où il tombe
En cercles tourne, tourne
Et des abîmes insondables
Un beau jeune homme s’élance.

Il passe doucement sur le seuil
Au bord de la fenêtre
Il a dans la main une canne
Couronnée de roseaux.

Il semblait un jeune voïvode
Aux cheveux doux d’or pur,
Un bleu linceul était noué
Sur ses épaules nues.

Là dans des palais de corail
Tu régneras, des siècles,
Et tout le monde dans l’océan
Respectera tes ordres.

Comme de ses cieux il l’entendit
Il mourut de douleur,
Et le ciel tourne et tourne en vrille
En ce lieu où il meurt;
…………………
– Du monde haut j’arrive péniblement
Pour t’écouter encore,
Car c’est le soleil qui est mon père
Et la nuit est ma mère;

Dans l’air des flammes toutes dorées
Couvrent le monde entier
Et des vallées du chaos
Un beau visage prend forme;

Sur les mèches noires de ses cheveux
La couronne brûler semble,
Il arrivait flottant en vérité
Baignant dans les feux du soleil.

Oh, viens, à tes cheveux tout blonds
J’accrocherai des étoiles,
Sur mes cieux tu paraîtras
Plus belle entre toutes choses.

Car ce n’est rien, pourtant il est
Une soif qui l’absorbe,
Et un abîme similaire
A l’aveugle oubli.

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer