Mihai Eminescu – J’admire la ville fourmilière

J’admire la ville fourmilière
Pleine de monde, aux murs de pierre,
Ses larges rues, ses nombreuses voûtes
Là, tel visage au coin de la route.
Y passent riant, parlant, grouillant,
Une foule de gens, le pas hâtant.
Rien que par-ci ou par là-bas
On en voit un qui flânant va
Les yeux au ciel, en sifflotant,
Les mains derrière son dos tenant.
Une cloche on entend résonner,
Bannière, crucifix et icônes sont portés,
Des prêtres lents et en chasuble
Chantant les paroles de la Bible.
Les suivent comme pour un enterrement
Jeunes, femmes, enfants, foule de manants;
On n’enterre pas, – on bénit l’eau,
Les rues débordent de badeaux;
Lentement ils passent; tara-boum-boum,
Une troupe en marche arrive: boum-boum;
Tambour en tête elle avance,
Vaillant il donne la cadence.
Marquant bien fort le tact ils vont
Et leur pas ferme l’on entend;
Luisent les armes, en file tout droit,
Les étendards le vent déploie;
Ils passent toujours tarra boum-boum,
Derrière le coin s’éclipsent d’un coup …
Une jeune fille passe au profil doux
Rond comme celui d’une gamine !
Un chien déguerpit médusé
Un gamin siffle amusé
Au carrefour de routes usées.
L’aveugle tend sa sèche main,
Un porteur passe chargé à plein
Et les horloges ont sonné,
Mais personne plus ne les écoute
Trop de paroles, trop de monde.

Mihai Eminescu – Les epigones

fragment

Regardant les beaux jours d’or des chroniques roumaines anciennes,
Je plonge comme dans une mer de douces et sereines rêveries
Et j’entends comme une musique de doux et tendres printemps.

Quant à nous, les épigones ?… Des sens tièdes, des lyres brisées
Peu d’action et grandes passions, coeurs flétris, vieillis, vilains,
Masques rieurs, bien accrochés à un caractère vain;
Dieu en nous n’est que trompe-l’oeil, du clinquant masquant un trou.
Vous faisiez foi à votre art , nous ne croyons plus à rien.

Mihai Eminescu – Empereur et proletaire

fragments

Assis sur de longs bancs, dans une sombre taverne
Où la lumière pénètre par de sales verrières
Attablés côte à côte, le visage plutôt terne
Et l’oeil désabusé, voici une bande perdue de crève-misère
D’enfants pauvres et sceptiques de la plèbe prolétaire.

– « Ah ! – dit l’un d’eux – pensez-vous, que l’homme est une lumière
Dans ce monde si plein d’amertume et douleur ?
Une étincelle seule en lui n’est pure, ni entière.
Son rayonnement est sale comme ce globe de terre,
Sur lequel il est roi et règne sans grandeur.

Dites-moi, qu’est la justice ? – Les puissants se protègent
Leur fortune et honneur dans un cercle de lois;
Par des biens qu’ils volèrent, il font leur petit manège
Contre ceux qu’au travail ils ont pris comme au piège
Pour s’adjuger le fruit de leur vie et leur toit.

Certains dans les plaisirs passent leur vie, en luxure,
Les jours passent joyeux et les heures leur sourient
Du vin d’ambre plein les coupes – l’hiver jardins, verdure,
L’été parties, vacances, les Alpes au front de glace pure,
La nuit en jour ils changent, l’oeil du jour ferment meurtri.
……………………………………………..

Vertu est pour ceux-là un mot bien insensé,
Mais ils l’enseignent aux autres pour des bras forts avoir.
Car le char de l’Etat, quelqu’un doit le pousser
Et se battre à la guerre au milieu des brasiers.
Si vous mourrez luttant, eux gardent le pouvoir.

Les flottes toutes puissantes et les armées glorieuses
Les couronnes que les rois déposent sur leur front
Et les beaux millions que dans des banques luxueuses
Les riches déposent sans bruit, la tombe du pauvre creusent.
Ils absorbent la sueur du peuple que l’on trompe.
La religion, une phrase qu’ils inventèrent eux-mêmes
Pour vous amener dociles à subir le harnais.
Car si vos coeurs n’avaient pas cet espoir suprême
Après avoir peiné misérables une vie vaine
Porteriez-vous le joug comme des chevaux de trait?

Avec de vaines ombres on vous voile les yeux
En une récompense vous croyez bien à tort.
Non! La mort, de cette vie, éteint tout le bonheur.
Celui qui de ce monde n’a eu que la douleur
N’a rien au-delà non plus, car les morts sont bien morts!

Mensonges, paroles, voila qui les Etats soutient.
Non pas l’ordre des choses, comme ils veulent le faire croire !
Défendre leurs richesses, leur grandeur et leur bien,
C’est pour ça que vos bras ils arment contre vous-mêmes
Et entre vous en vain au combat on vous mène.

Pourquoi seriez-vous serfs des millions néfastes,
Vous qui par votre labeur pouvez à peine survivre?
Pourquoi le mal, la mort seraient votre seul faste,
Si eux dans leur richesse resplendissante et vaste
S’amusent comme au ciel, n’ont pas le temps de mourir.

Pourquoi oublieriez-vous que vous êtes force et nombre?
Il suffit de vouloir, pour la terre partager.
Ne construisez plus pour leur fortune des coffres,
Et des prisons pour vous, pour qu’ils vous mettent a l’ombre
Si l’envie vous prend de vivre ou vous loger.

Protégés par la loi, eux s’abandonnent au luxe
Et arrachent à la terre ses sèves parfumées.
Ils appellent dans l’orgie bruyante et voluptueuse
Comme des objets aveugles vos jolies filles aimées
Nos beautés juvéniles, leurs vieilles peaux usent.

Si vous vous demandez, alors, ce qu’il vous reste
Le travail, vous dit-on, ce plaisir enivrant,
La vie en esclavage, les larmes sur du pain sec.
Et aux jeunettes séduites une misère honteuse…
Ils ont tout et vous rien, eux le ciel, vous du vent!

La loi, ils n’en ont cure, la vertu c’est du flan.
Quand tout est à portée… Les lois, elles sont pour vous,
Lorsque tentés vous êtes par des biens souriants
Car il n’y a nul pardon pour l’horrible besoin.

Brisez donc ce régime si cruel et injuste.
Qui le monde divise en miséreux et riches!
Puisqu’après votre mort nul bonheur ne vous guète
Faites qu’en ce monde-ci on ait une part plus juste
Et que l’on soit égaux, que l’on vive en frères!
……………………………………………

Oh ! Que vienne le déluge, on a trop attendu
Pour voir venir le bien de par le bien rendu
Rien … La place du chacal est prise par l’orateur
Et celle du spadassin par le flatteur envieux
Les formes ont changé et le mal est resté.

Vous reviendrez alors aux époques dorées,
Que les vieux mythes bleus nous racontent souvent,
Aux plaisirs si pareils, entre égaux partagés,
Et même la mort soufflant la lampe d’une vie finie
Vous semblera alors un ange aux blonds cheveux frisés.
…………………………………………..

Sur les bords de la Seine en voiture de gala
Le César passe pâle, plongé dans ses pensées;
Des ondes le bruit sourd, le bruit sur la chaussée
De centaines de voitures, sa pensée ne trompe pas;
Le peuple silencieux et humble s’est effacé

Son sourire profond, silencieux et sage,
Son regard qui sait lire dans le coeur des humains
Et sa main qui conduit les destinées de loin
Salue le groupe miteux sur son passage.
Sa grandeur, il le sait, dépend de ces vauriens!.

Mihai Eminescu – Sommeillants petits oiseaux

Sommeillants petits oiseaux
Vers leurs nids reviennent sans bruit
Se cachent dans les rameaux
Bonne nuit !

Passe le cygne doucement sur l’eau
Se coucher dans les roseaux
Les anges te soient proches et veillent
Bon sommeil !

Seules les sources encore soupirent
Tandis que la forêt se tait
Les fleurs au jardin s’étirent
Dors en paix !

Dans la nuit douce qui scintille
La lune monte fière et luit
Tout est rêve et harmonie
Bonne nuit !

Mihai Eminescu – Retrouvailles

Petit bois, mon bois joli,
Comment vas-tu mon chéri?
Depuis que ne t’ai point vu
Bien long le temps m’a paru,
Depuis que m’en suis allé
Au monde j’ai tant voyagé!

Eh bien, moi, depuis longtemps
L’hiver, la tempête j’entends,
Qui mes branches va cassant
Et mes ruisseaux recouvrant,
Tous mes sentiers enneigeant,

Mes chanteurs au loin chassant.
Et encore, depuis longtemps,
L’été la « doïna » j’entends
Quand, sur le sentier de la source
Dont j’ai fait cadeau à tous,
Leur seille d’eau en remplissant
Les femmes la chantent doucement.
Ma forêt aux eaux tranquilles,
Le temps passe, le temps file
Et si jeune que tu sois,
Tu rajeunis à chaque fois.

Que m’est le temps ? Depuis des siècles
Mes lacs les étoiles reflètent.
Bon ou mauvais soit le temps
Mes feuilles bruissent, souffle le vent.
Bon ou mauvais le temps soit,
Le Danube coule pour moi.
L’homme ici seul est changeant,

Sur la terre il va errant;

Quant à nous, nous ne bougeons guère.

Nous sommes aujourd’hui comme hier:
La mer et toutes les rivières,
Le monde avec ses déserts,
Le soleil, la lune douce,
La forêt avec ses sources

Mihai Eminescu – Prière

Notre Dame, vous élisant,
A vos genoux venons priant,
Ayez pitié et nous sauvez
Des flots dont nous sommes hantés!
Soyez bouclier protecteur,
Soyez notre rempart sauveur !
Le regard de vos yeux adorés
Sur nous, pauvres, veuillez abaisser,
O Sainte Mère immaculée
Et vierge pour l’éternité,
Marie !

Nous qui par la grâce sainte
Menons sur terre une vie vaine,
Nous supplions votre pitié !
Oh, notre étoile du berger,
Nos plaintes veuillez entendre
Oh, vous, reine des anges;
Des brumes sortez entière,
Douce et claire lumière !
O mère immaculée
Et vierge pour l’éternité,
Marie !

Mihai Eminescu – Calin ( Pages d’un conte) VIII

fragment

Passée le forêt d’airain, de très loin scintille en blanc
Et résonne le fier discours de la grande forêt d’argent.
L’herbe, là, près de la source semble neige immaculée,
Des fleurs bleues frémissent humides, dans l’air doucement parfumé.
Il semblerait que les grands chênes sous l’écorce ont une âme
Qui soupire entre les branches d’une voix pleine de charme.
Et dans l’orgueilleux ombrage de la grande forêt d’argent
On voit des torrents rapides sur les pierres scintillant;
Ils poussent leurs vaillantes ondes et soupirent entre les fleurs,
Descendent susurrant tendres des alpages rocailleux.
Ils enjambent en boules fluides le miroir d’eau près du gué,
En tourbillonnant nid d’eaux, sur lequel la lune languit.
Mille petits papillons bleus, des milliers d’essaims d’abeilles
Ruissellent en luisant torrent sur les fleurs remplies de miel.

Mihai Eminescu – A l’étoile

Jusqu’à l’étoile qui vient de poindre
Il y a si longue route
Que des millénaires fit sans doute
Sa lumière pour nous joindre.

Eteint sans doute depuis longtemps
Dans des lointains bleuâtres,
Voilà que luit à peine maintenant
A nos yeux le bel l’astre.

L’image de l’étoile qui mourut
Lentement au ciel monte:
Lorsqu’on ne la voyait elle fut
Oncques on la voit absente.

Ainsi lorsque notre désir
S’éteint dans la nuit noire
L’éclat de nos défunts plaisirs
Ne cesse de nous poursuivre.

Mihai Eminescu

Eminescu est pour les Roumains un symbole, une institution. C’est avec lui que commence et s’installe la langue roumaine littéraire et la littérature cultivée, de facture occidentale. Il a vécu entre 1850 et 1889.
Eminescu fut le poète de l’amour et de la nature, mais aussi un poète philosophe, ayant fait de solides études à Vienne et Berlin. Il admira la Commune de Paris et lui consacra même un poème. C’est un romantique sensible et fougueux , un génie assoiffé d’absolu. Il dépeint comme nul autre la mélancolie de l’âme roumaine et les forêts de ce pays, mais aussi les grandes idées de son siècle.

Les traductions contenues dans cette présentation sont la propriété de Jeanne LUTIC.
Toute reproduction doit être autorisée par écrit.

Vasile Alecsandri – Ode aux soldats roumains

Jeunes soldats de ma patrie, d’un panache blanc coiffés.
Eperviers des champs de bataille, aiglons des sommets altiers
J’ai chanté dans ma jeunesse la valeur de nos aïeux
Valeur sans pareil naguère aux époque de sang et feu
Qui à un nom honorable ajouta une renommée
Portée du Danube en mer, par la mer au monde entier !

C’est à vous que mon hommage aujourd’hui est adressé
Vers vous vient mon coeur qui gonfle et mon âme réconfortée,
Comme les héros des légendes, je regarde votre vis
Vous que la mort indiffère et qui méprisez la vie,
Qui avez montré au monde, étonné de votre élan,
Que né d’une souche d’aigle, on se bat comme un aiglon.

Du prince au dernier des pauvres, menés par un sort heureux,
Votre vie fut fiancée au triomphe glorieux !
C’est vous qui nous fîtes comprendre du passé toute la grandeur
Montrant que vous savez être des ancêtres à la hauteur,
Faisant voir comme dans les nues le soleil clairement sait luire
Qui nous fûmes naguère au monde, quel sera notre avenir !
……………………………………
Oh ! Roumains voyez-vous poindre dans les mystères du lointain
Ce rayon vivace qui pointe et doucement nous atteint,
Transperçant l’ombre épaisse par les siècles amassée ?
C’est le gai levé de l’aube, désirée, voulue, rêvée,
Renaissance de la lumière, étoile de l’espérance
Le triomphe de votre lutte, soleil de l’indépendance !
…………………………………….
Va donc ! Va donc ! va de l’avant ! L’ancien temps à nouveau rit !
L’avenir pour la Roumanie pousse ses germes et refleurit !
Mes enfants ! Que je suis fier, je sens un énorme orgueil
Monter avec la grandeur d’un peuple qui se réveille.

J’ai de mes yeux vu mon rêve, tranquillement je peux mourir !
Aujourd’hui le monde sait: Qui Roumain dit, brave veut dire.

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer