Vasile Alecsandri – L’éveil de la Roumanie

Vous qui somnolez encore, vous qui immobiles dormez,
N’entendez-vous dans vos rêves, une triomphante clameur,
Qui s’élève jusqu’aux cieux, annonçant du monde l’éveil,
Comme le salut sans pareil
D’un avenir glorieux ?

Ne sentez-vous votre coeur sursauter et s’agiter ?
Ne sentez-vous pas monter un saint élan bien roumain
A cette voix de renaissance, à cette voix de liberté
Qui pénètre et fait vibrer
Tout esprit et coeur humain ?

Voyez, le monde s’éveille de sa profonde léthargie !
Il avance à pas énormes vers un but longtemps rêvé,
Ah ! Eveillez-vous comme lui, mes bons frères de Roumanie !
Levez-vous pleins d’énergie,
Le jour de vivre est arrivé !

La liberté en ce monde a fait naître un beau soleil
Et désormais tous les peuples vers lui tentent d’avancer
Comme un envol d’aigles agiles, qui d’un grand battement d’ailes
Tentent joyeusement d’atteindre
Le soleil qui monte au ciel.

Toi seule, oh, nation roumaine, resterais dans l’aveuglement
Toi seule, serais donc indigne de ce temps réformateur ?
Toi seule ne participerais pas à la fraternelle union,
A l’union dans le bonheur,
A notre commun avenir ?

Combien le monde doit-il croire encore, mes enfants de Roumanie,
Que tout élan de liberté, en vous est à jamais éteint ?
Et combien ployer encore sous l’aveugle tyrannie ?
Pour qu’à son char d’infamie
Elle nous attelle sans fin !
………………………………………….
Allons, enfants d’une même terre ! Allons tous, unissons-nous.
La liberté ou la mort, nous tâcherons d’acquérir !
Allez, Roumains, le monde nous voit. Pour l’amour de la Patrie,
Pour libérer notre mère,
Notre vie, sacrifions tous !

Bien heureux celui qui foule la tyrannie à ses pieds !
Et qui voit sur sa chère terre revivre la liberté,
Heureux, glorieux celui qui sous un ardent soleil
Pour sa patrie sait mourir
Gagnant l’immortalité

Vasile Alecsandri – Penes, plume de dindon

Neuf nous partîmes au champs d’honneur,
Dix, le sergent en tête,
Et nul n’avait , ma foi, le coeur
Hésitant ou bien tiède!
Joyeux comme le léger faucon
qui quitte le sommet
Nous avions des ailes aux talons
et une plume au bonnet.

Quittant en plein été nos champs
Ensemble nous sommes partis
Pour délivrer des mécréants
Ce pauvre et cher pays.
Ainsi nous dit en son jargon
Le sergent Mãtrãgunã
Et nous partîmes sans façons
De bon coeur, sans rancune.

Quiconque en route nous voyait
chantant à tue-tête
Se retournait et s’étonnait
De cette humeur de fête;
Puis en passant nous demandait:
Allez-vous à une noce?
On répondait que l’on allait
A la lutte féroce!

Ah ! qui aurait pensé parbleu
En traversant la lande
Que tant de gars manqueront sous peu
De notre fière bande.
Voyez ! de neuf que nous étions,
– Dix, le sergent en tête,
Seul je demeure au bataillon
Et j’ai le coeur bien tiède !

Cobuz, berger de Calafat
Jouait si bien de la flûte
Et nous dansions à petit pas
En nous moquant des bombes,
Quand brusquement l’éclat d’obus
Grondant … le feu l’emporte !
Coupa la tête de Cobuz
Et notre danse fut morte.

Il y a trois jours nous traversions
Le Danube aux grandes eaux,
Pas loin de Pleven nous campions
Maudits soient ses créneaux
Devant nos yeux ses murs dressait
Grivitza, la terrible
Monstre cruel qui menaçait
De ses griffes invisibles.

Les canons par centaines tonnaient …
Tremblait autour la terre
Et des milliers de bombes sifflaient
Rapides comme l’éclair
Les Turcs dedans restaient cachés
Comme l’ours dans sa tanière.
Nos balles semblaient ne rien toucher
Eux nous ensanglantèrent,

Un bon servant, Tintes était
Car ses bombes touchaient
La fourmilière des Ottomans
Et la mort y portaient
Mais un beau jour une balle du fort
Une seule, partit errante,
Et pauvre Tintes était mort
Sur sa pièce fumante.

Par une nuit noire, Vlad et Bran
Etaient en sentinelles.
L’air bouillonnait comme chez Satan
De bombes et de shrapnels.
A l’aube on les trouva tous deux
Percés par les yatagans,
Et un grand tas tout autour d’eux
De trépassés musulmans.

Arrive le jour de la bataille
Oh, jour souillé de sang !
Chacun semblait plus haut de taille
Ayant la mort devant.
Notre sergent, un vrai lion,
Nous dit les mots suivants:
“ Vous cinq et moi tant qu’nous vivons
Les gars, tous en avant ! ”

Nous y voici !… encore un pas.
“ Hourra ! Allez! Hourra !
Mais beaucoup demeurent sans voix.
Et plus d’un ici mourra.
La redoute crache son feu sur nous
Plus qu’un dragon rapace.
Toute une rangée tombe d’un coup
Une autre prend sa place.

Burcel s’écroule dans le fossé
Sur un païen sans la vie
Soimu sur le redan dressé
Crie: “ Vive la Moldavie ! ”
Deux frères Calin, sont coupés vifs
Et baignent dans le sang;
Nul gémissement plaintif
Ni plainte de leur part on n’entend.

Par balles, épées, fumée et eau
Par mille baïonnettes,
Nous avançons toujours plus haut !
Montant aux parapets.
“ Allah ! Allah ! hurlent en vain
Les Turcs mis en déroute
Nous plantons le drapeau roumain
Sur l’horible redoute.

Hourra ! voici flotter au vent
L’étendard de Roumanie !
Nous cependant, nous sommes gisants,
Tombés à terre sans vie !
Notre sergent meurt en sifflant
Les Turcs qui se dispersent,
Et le capitaine admirant
Nos couleurs en liesse

Quand je fermais les yeux moi-même,
Ayant pris assez de peine:
“ Je peux mourir, maintenant, me dis-je,
Car la victoire est nôtre ! ”
Puis lorsque les yeux je rouvris
Après une longue nuit,
Sur mes blessures je découvris
Une belle médaille qui luit ! .

Vasile Alecsandri – Mon Etoile

Toi, qui demeures perdue, dans la nuit éternelle
Etoile douce et chère à mon âme à jamais!
Toi qui brillais naguère si vive et si belle,
Quand nous n’étions au monde que toi et moi tout seuls.

Oh ! tendre, caressante et intime lumière !
Que parmi les étoiles recherche mon amour,
Qui souvent envers moi, quand la nuit est bien claire,
Au royaume éternel s’élève en un long vol.

Passèrent des années de larmes et passeront
Depuis cette heure terrible où je t’ai perdue !
Et rien ne me console et ma tristesse profonde
Comme l’éternité n’entend pas le passé !

Oh, plaisirs de l’amour, plaisirs si délicieux !
Sentiments ! Grandioses rêves d’avenir glorieux !
Eteints en un instant, comme des météores
Qui laissent l’obscurité profonde derrière eux.

Eteints ! et depuis lors dans ma cruelle errance
Je n’ai consolation plus vive sur la terre
Que d’élever vers toi mes pensées attendries,
Etoile souriante, d’outre-tombe, si claire.

Car oh ! combien en vie je t’ai aimée, toi,
Oh, douce consolation de mon âme et mon coeur !
Et combien de bonheur tu fis, couler en moi
Quand nous n’étions au monde que toi et moi, tous seuls !
…………………………….
Toi donc qui de par amour, au soleil de l’amour
As éveillé en moi de poétiques élans,
Reçois dans l’autre monde ce muguet et ces larmes
Comme le tendre écho de nos douces amours !

Vasile Alecsandri – Le chasseur

Le chasseur s’en va en hâte, au point du jour triomphant
Le soleil, orgueilleux hôte, il salue amoureusement
Le monde joyeux tressaute; des milliers de voix sonores
Célèbrent le gai mariage de la terre et de l’aurore.

Comme une mer invisible des flots d’air limpide passent
Sur le visage du monde qu’au passage ils embrassent.
Sur la plaine toute en rosée, le pas laisse des traces vertes
Qui sous les rayons chauds sèchent, et puis lentement se perdent

Le chasseur boit sur la route la fraîcheur du beau matin,
Admire le jeu de lumières sur les verdures du chemin,
Regardant dans l’ombre chaude des fleurettes dans les clairières,
Et les sources cristallines, les vautours à plume altière.

Un peuplier droit s’élève, haut perché à l’horizon,
Et sa feuille argentée jette une ombre sur le vallon.
Le chasseur au tronc s’appuie à ses amours rêvassant
Deux écureuils sur une branche se moquent du fusil luisant.

Vasile Alecsandri – La ronde de l’union

Donnons-nous la main, mes frères
Tous dont l’âme roumaine espère.
Formons tous une ronde amie
Sur la terre de Roumanie !

Que périsse l’herbe mauvaise
Que toute haine s’apaise
Pour que toute la Roumanie
Vive de fleurs et d’harmonie !

Toi, Valaque, voisin, compère,
Viens t’unir à moi, mon frère.
Pour la vie, pour la mort même
Que notre sort soit le même

Un homme seul en vain s’exerce
A vaincre le sort adverse.
Dans l’union nos forces triplent
L’ennemi point ne profite.

Une même mère nous vit naître,
Nous avons les mêmes ancêtres.
Deux sapins d’une même racine,
Un regard que deux yeux animent.

Un seul nom portons ensemble,
Un même sort là nous rassemble.
Toi mon frère, moi ton frère,
Une seule âme en nos coeurs espère.

Tous au Milcov allons vite,
Buvons-le d’un trait, de suite;
Que sur nos frontières anciennes
Passe la grande route roumaine.

Que le jour béni nous vienne
Où sur toute la plaine roumaine
Nous danserons de plus belle
Une grande ronde fraternelle.

Vasile Alecsandri – La rive du Siret

Légères, les vapeurs nocturnes comme des fantasmes se lèvent
Et, flottant au-dessus des saules, s’éparpillent comme un rêve.
Luisante, la rivière se glisse comme un dragon ruisselant
Qui dans la clarté de l’aube ses écailles va mouvant.

Au matin quand l’aube pointe, je m’assois sur la rive verte,
Je regarde l’eau qui coule et puis au tournant s’arrête
Se changer en vaguelettes sur de petits galets glissant,
S’endormir auprès des gouffres, la rive sablonneuse creusant.

Tantôt c’est un saule qui penche vers l’étang sa chevelure raide,
Tantôt un barbeau s’élance dans les airs, suivant une guêpe,
Tantôt les canards sauvages s’arrêtent sur leur chemin
Battre cette eau assombrie par quelque nuage pèlerin.

Mes pensées à vau l’eau coulent, emportées par le courant
De cette rivière éternelle qui chemine doucement,
Le bocage autour frisonne, un lézard comme une émeraude
Longuement ma tête fixe en quittant sa pierre chaude.

Vasile Alecsandri – La moisson

L’alouette qui grisolle, ses petites ailes s’agitant,
Sur une échelle de lumière tout droit du soleil descend.
L’air autour est immobile, il devient brûlant à point,
La caille dans les blés chante, la cigale dans les foins.

Dans les blés à haute paille, des moissonneurs sont entrés,
Alors qu’ils étaient humides du souffle de la rosée,
Vus de loin ils semblent tous nager dans un fleuve jaune pur,
Les filles sont sans fichu et les gars sans leur ceinture.

La faucille, lune mortelle, coupe sans cesse les épis nus,
La caille emporte ses petits; les blés déjà diminuent;
Et puis la moisson coupée et renversée par paquets
Se dresse en gerbes d’or, se monte en meules de blé.

Plus loin, travaillant alertes, un jeune gars et une jeunette
Pour chaque gerbe faite se donnent un baiser à la sauvette.
Au-dessus des champs sifflote s’envolant l’ oiseau de feu;
Qu’il doit être doux à faire, le pain de leurs gerbes à eux !

Vasile Alecsandri – L’hiver

D’un ciel blanc l’hiver terrible tamise les nuages de neige
Comme de grosses congères errantes, qui au ciel forment cortège.
Des flocons voltigent et flottent comme de beaux papillons blancs
Faisant frissonner l’épaule de mon beau pays dormant.

Jour et nuit neige et reneige, le matin il neige encore,
Un haubert d’argent recouvre le pays d’un riche décor.
Un soleil tout rond et pâle derrière les nuages luit
Comme un rêve de jeunesse à travers le temps qui fuit.

Tout est blanc, champs et collines, à la ronde un ciel d’acier.
En fantômes blancs se changent les rangées de peupliers.
Et dans l’étendue déserte, sans nulle trace ni chemin,
L’on voit des villages épars sous leur blanche fumée au loin.

Mais la neige brusquement cesse, les nuages s’en vont au vent,
Un joyeux soleil caresse cet océan scintillant.
Et voici que passe en flèche un léger et gai traîneau,
Dans l’air joyeusement résonnent les clochettes des chevaux.

Vasile Alecsandri – Fin d’automne

Les hôtes de nos campagnes, cigognes et hirondelles
Ont quitté leurs nids en hâte, fuyant le froid et la grêle.
Les longues rangées migratrices, s’apprêtant au long trajet
Prennent le chemin du refuge, poursuivies de nos regrets.

La gaie et verte prairie est maintenant triste et fanée,
Atteints par la gelée blanche, les boqueteaux semblent rouillés.
Les feuilles tombent, dans l’air voltigent et des branches se détachent
Comme les illusions heureuses tour à tour notre âme lâchent.

De par quatre coins du monde haut s’élèvent dans le ciel
Comme des dragons fantastiques, des nuages porteurs de gel.
Le soleil aimé se cache et sous les affreux nuages
Une volée de corbeaux passe croassant d’hivernaux présages.

Le jour baisse, l’hiver arrive à cheval sur l’aquilon !
Le vent souffle sous les portes répandant de longs frissons.
Boeufs mugissent, chevaux hennissent, les chiens aboient en tout lieu,
Et l’homme triste, l’humeur pensive, tire sa chaise plus près du feu.

Vasile Alecsandri – Au coeur de l’hiver

Dans les bois les chênes craquent ! Le gel est amer, cruel !
De glace semblent les étoiles, en acier parait le ciel
Et la neige cristalline couvrant la plaine brillante
Un champs de diamants semble, qui sous les pieds crisse et chante.

Des nuages de fumée blanche dans l’air scintillant et bleu
Se dressent comme les hautes colonnes d’un temple majestueux,
Sur lesquelles repose la voûte d’un ciel transparent et clair
Où la lune allume secrète le phare de sa douce lumière.

Quel tableau grandiose, fantasque ! … Mille étoiles argentées
Dans ce temple immense brûlent en torches de l’éternité
Les montagnes sont ses autels, les forêts ses orgues sonores
Où le vent d’hiver s’engouffre, des notes horribles fait éclore.

Tout est ici immobile, sans nulle vie, sans nulle voix;
Pas un vol dans l’atmosphère, sur la neige pas un pas;
Mais que vois-je ? … au clair de lune, un fantasme qui surgit
C’est un loup suivant rapide, une proie d’effroi transie !

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