Grigore Alexandrescu – Lever de lune A Tismana

Comme en cette belle nuit, où la lune d’un rayon pâle.
Sur le front de mon amante de vives ombres animait,
Jamais d’un si beau paysage, mes yeux n’avaient vu l’égal
Ni de lune aussi charmante, de ma vie je n’admirais.

Tout d’abord comme une étoile, comme une chandelle qu’au loin
Le voyageur seul allume pour le désert égayer,
A travers d’épais branchages de la forêt de sapins,
Parmi les feuilles mouvantes, je la vis étinceler.

Puis, comme ses rayons obliques un pan de mur font surgir
Qui sur la crête se dresse, demeure triste, inhabitée,
Cette ruine elle caresse d’un livide et vague sourire,
Comme un rêve qui se glisse dans une âme ravagée.

Puis, globe de rubis, qui prête vie à cette nuit obscure,
En montant, tout autour d’elle, d’épaisses ombres elle écarte,
A la pointe de gros chênes, pyramides de verdure,
Elle s’arrête, son regard pâle sur le monde elle projette,

Elle éclaire de profonds gouffres. Le vieux monastère là-haut,
Forteresse féodale que ses tours et grands créneaux
Sous la lune font paraître, en y regardant de loin,
Quelque vieux et légendaire château écossais d’Ossian,

Où les génies et fantômes avec violence se heurtent;
Et le désert sans limites et le sentier égaré,
Le rocher, la grotte profonde, habitée aux temps passés
Par un saint ermite du lieu, qu’adorent les malheureux.

Combien douces m’étaient ces heures d’extase et de réflexion:
Ces murmures, ces chuchotements qui prônent vie dans le désert,
Le silence profond des tombes qui régnait au monastère,
Lieu de tumulte naguère et de politiques tourbillons.

La nuit, tout, à cette scène donnait une colossale grandeur,
Et deux instincts des plus nobles avec force elle éveillait:
L’un la foi au ciel, et l’autre, pour la patrie l’ardeur,
Qui jadis sur ce même site les ancêtres animait.

Nos montagnes souvent furent cher asile des libertés,
Et de leurs sommets naguère pareils à de vifs torrents,
Les Roumains sur les Barbares tant de fois se sont jetés,
Que ceux-ci venus en lions, s’en allaient en cerfs au sang.

Grigore Alexandrescu – Les miroirs

J’ai lu il y a longtemps, dans je ne sais quel livre,
Que dans un grand pays, pas très loin de nos rives,
L’agréable beauté passait pour disgracieuse.
Ceux qui la possédaient se sentant monstrueux
Tandis que d’une beauté radieuse
Etaient tenus les plus hideux.
De miroirs en ce lieu, il n’y en avait plus guère
Et l’on interdisait d’en faire venir d’ailleurs
Ainsi toute femme ou homme
Pensait de sa personne
Ce qu’il entendait dire,
Car même l’onde du fleuve qui la ville traversait
Si noire était, si sombre et sale d’ aspect,
Que l’on ne pouvait même son ombre y voir luire.
Pourtant voici qu’un jour, après maintes années noires
Comme un bateau passait, chargé de beaux miroirs,
Près du curieux pays que cette histoire indique,
Une tempête terrible, rendit la mer houleuse.
Je devrais dire plutôt, une tempête heureuse,
Occasion de changements d’utilité publique;
Car, pour le bien commun, une perte importante
Ne me semble pas grande.
Surtout si cette perte, ne me concerne guère.
Poussé donc par les vagues, le bateau faiblissait.
Il se brisa, mais de sa marchandise, peu au fond fut perdue,
Car dans son grand mouvement, l’onde les miroirs poussait
Vers la rive, la plage et la terre battue.
Les habitants du lieu
Tant qu’ils purent se trouver au bord de la grande bleue,
Coururent bien promptement
Les miroirs ramassant
Et comme ils s’y mirèrent, grandement s’étonnant,
Ils virent la vérité, certains avec tristesse.
Mais aux grands du royaume, la nouvelle parvint vite;
Ces miroirs insolents,où qu’ils puissent bien luire.
On en cassa pas mal, mais en cachèrent assez
Ceux qui cet ordre-là ne voulurent respecter.
Et depuis ce temps-là, toujours les hommes bien faits
Montrent un miroir luisant à ceux- là qui sont laids.

Grigore Alexandrescu – Le rossignol et l’âne

Un rossignol très malheureux
Chantait au bois sa grande douleur
Toute la nature l’écoutait
Et le silence autour régnait.
D’autres à ma place décriraient bien
Les tons sublimes qui sont les siens
Cette voix si souple, aux mille contours,
Qui d’un souffle légèrement
Monte et descend si tendrement
Plein de douceur et d’amour.

Je dirai, moi, que l’éloignement
Des souvenirs et regrets cuisants,
Que l’injustice et l’infâmie
Etaient l’objet de son beau chant.

Un âne grave qui l’écoutait
En juge sévère de son talent
Baissait la tête puis redressait
Parfois l’oreille condescendant.
Enfin, sentencieux il s’avance
Et d’une belle suffisance:
“ Je fus, dit-il, ici présent,
Mais je n’aime pas vraiment ton chant. ”

“ Pourtant l’espoir n’est pas perdu.
Si ce n’est pas trop difficile,
Accepte une leçon de mon cru
Et prends exemple sur mon style.

Sur quoi gaiement il s’égosille
En une chanson tellement grossière
Que devant cette dure harmonie
Terrifiée fut la forêt entière.

Sans se gêner, le rossignol
Lui dit alors: “ Quelle leçon !
Même la suivrai-je, ma parole,
Jamais un âne je ne serais, mon bon.

Grigore Alexandrescu – Le chien et le chiot

Ce que j’ai en horreur certains de nos semblables,
Tels loups, lions, panthères et quelques uns des leurs,

Qui grandement se targuent d’avoir quelque valeur
Si un grand nom ils portent,
C’est un hasard, qu’importe !
Je suis moi-même peut-être de quelque famille noble,
Mais n’en fais aucun cas.
Partout le monde change et veut l’égalité,
Un tel orgueil stupide n’est que pure vanité.
Pour ce qui me concerne, tout le monde le sait,
Combien cela me plait
Lorsque tout animal, si basse soit son espèce,
Me traite du nom de chien et non de “ votre altesse”.
Ainsi parlait naguère à un bovin quelconque
Samson, molosse de garde à la voix forte et rauque.
Le chiot Samouraké, assis un peu plus loin,
Comme un simple badaud
Entendant leurs propos
Et qu’ils n’ont pas d’orgueil, ni de caprices vains,
S’approcha, l’air aimable,
Leur dire tout son amour et son admiration:
“Votre point de vue, dit-il, me semble admirable
Et j’ai en haute estime, mes frères, vos opinions!”
“Nous, tes frères, répondit plein de rage Samson,
Tes frères, nous, cabot!
Je vais te dire deux mots
Pour que tu t’en souvienne.
Sais-tu bien qui nous sommes, et est-ce à toi, poltron,
Vaurien, gredin, fripouille, de nous parler de ce ton?”
– ”Mais vous disiez …” – ”Comment? Qu’est-ce que cela, te fait?

Je disais, il est vrai,
Que je déteste l’orgueil et les lions royaux,
Je veux l’égalité, mais pas pour les chiots. ”

Ceci parmi les hommes, souvent nous le voyons
Et avec les grands seuls l’égalité cherchons.

Grigore Alexandrescu

Contemporain de Vasile Alecsandri, ayant vécu entre 1814 et 1885, Grigore Alexandrescu est un fabuliste, mais pas seulement. Participant à la révolution roumaine de 1848, il traduisit Voltaire et publia des poèmes romantiques dans le style de Lamartine, ainsi que des épîtres satiriques et des mémoires. A ses débuts on le compara à Young. Préoccupé par les grands problèmes de l’humanité, il hésite entre le ton philosophique et l’ironie.

Grigore Alexandrescu – L’ANNÉE 1840

…….
Peu de mes jours perdus, chère, j’aimerais conserver,
Jours qui vers l’infini jà s’envolent à tir d’aile;
Peu de souvenirs j’en garde qui me soient agréables:
La peine seule m’aide à les différencier!

Mais toi, année nouvelle, je te vois avec joie!
Tu es de celles qu’attend toute la gent humaine!
Je suis une petite part de la triste foule humaine
Et avec tout ce monde, ton arrivée j’attends!
…….
Oh, année attendue, grande réformatrice!
Commence, transforme, bouleverse et ici améliore,
Montre un signe à ceux qui n’osent espérer;
mets en route sur le champs, troupeau et bon pasteur.

Du monde les fondements , basculent, sont secoués,
Les vieilles institutions s’effacent, elles sont rouillées;
Le monde entier bouillonne et tout homme sensé
Vers toi se précipite, car le moment est venu!

La politique profonde est une fanfaronnade,
Et la science de vie un égoïsme odieux;
De la grandeur de l’homme, rien ne nous parle plus
Et seul le despotisme est bien consolidé.

Année nouvelle! J’attends ta venue, de céleste élixir!
Pourtant si le pasteur que tu dois nous choisir
Pareil sera à ceux dont nous avons assez,
Alors…laisse la telle quelle, notre vieille tyrannie,
De tes présents alors, je ne me réjouis point,
Car d’améliorations en pire, nous sommes déjà lassés

Rien je ne te demande, pour moi ou pour les miens:
Mon sort j’aimerai unir à celui de la foule:
Si pour moi seul au monde, tu ne peux aucun bien,
Je ris de ma douleur et aux pied je la foule.

Mais j’aimerais voir ce jour, aux peuples annoncé,
Respirer un air pur, plus libre et plus serein,
pour perdre l’idée triste, affermie par les siècles
Que le monde pour toujours est un legs du hasard !

Premiers Poetes

Le siècle des lumières fut représenté en Roumanie par trois groupes distincts d’écrivains : le prince-chroniqueur Dimitrie Cantemir en Moldavie, les poètes de la famille Vacarescu en Valachie et l’Ecole transylvaine dans la province de ce nom. Au début du 19-e siècle il convient de citer aussi en Moldavie le poète Costache Conachi et en Valachie Anton Pann.

Dimitrie Bolintineanu – La mère d’Etienne le Grand

I

Sur un noir rocher dans un vieux château,
Au pied duquel coule un petit ruisseau,
Pleure et se lamente la princesse jeunette,
Douce et délicate comme une violette.
Au champs de bataille son époux chéri
Est parti en armes, guère ne le revit.
Ses yeux bleus en larmes brûlent de douleur,
Comme la rosée brille sur les douces fleurs.
Des boucles dorées sur son sein palpitent,
Rose et blanc comme lys, son visage s’agite.
Mais la reine mère près d’elle veille forte
Et de douces paroles, elle la réconforte.

II

Une horloge sonne minuit et demi,
A la porte, qui frappe, près du pont-levis ?
– C’est moi, bonne mère, ton fils bien-aimé !
C’est moi et j’arrive du combat blessé.
Le sort bien cruel nous fut cette fois-ci
Ma petite armée en désordre fuit.
Mais ouvrez la porte… Les Turcs me rattrapent !
Le vent froid me glace… mes blessures font mal.
Vite à sa fenêtre la jeune princesse court.
“Ma fille, que fais-tu?” dit la reine-mère
Et puis à la porte elle-même se rend,
Et dans la nuit dense ceci on entend:
-Vous dites, étranger ? Etienne est bien loin,
Son bras fort et brave décime les païens.
Sa bonne mère je suis et il est mon fils;
Si c’est vous, Etienne… Vous n’êtes point ce fils !
Pourtant, si le ciel, voulant m’éprouver
Et sur mon vieil âge mon coeur attrister,
Son âme noble et brave ainsi a changé,
Si tu prétends être Etienne pour de vrai,
Sache alors qu’ici, sans une victoire,
Tu ne peux entrer, par mon bon vouloir !
Vas donc aux armées, meurs pour ton pays !
Et sera ta tombe couronnée de lys ! ”

III

Etienne s’en retourne , son cor sonne court,
Son armée brisée des vallons accourt.
Le combat reprend. et. l’ennemi battu
Tombe comme les blés sous les sabres à nu!

Dimitrie Bolintineanu


Parmi les étudiants qui suivaient en 1846-48 les cours du Collège de France, à Paris, on pouvait remarquer le jeune roumain Dimitrie Bolintineanu, élève de Jules Michelet et Edgar Quinet. Revenu en Roumanie il participe avec d’autres anciens étudiants roumains de Paris, dont N.Bàlcescu et Vasile Alecsandri, à la préparation de la révolution roumaine de 1848. C’est en 1847 qu’était paru son premier volume de vers intitulé « Rêveries ».En 1952 allait paraitre un autre volume intitulé « Chants et complaintes ». En 1858 il publiera ses « Légendes historiques. » En 1866, il publiait en français sous le nom de « Brises d’Orient ». la traduction de son volume de poèmes orientaux « Fleurs du Bosphore » et quelques autres poèmes des cycles « Les Macédoniennes » et « Rêveries » ainsi que des légendes historiques. Le volume est apprécié par Théodore de Banville. Parmi ses nombreux volumes de vers, il convient de mentionner un épopée en vers du nom de « Trajanide ». Il écrivit aussi des romans. D.Bolintineanu a vécu entre1819 et 1872.

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer